La bombe de Gregory Corso : C'est celui qui le dit qui y est (13)Il n'y a pas grand monde généralement pour défendre les qualités littéraires de Gregory Corso, l'un des quatre chevaliers de la Beat Generation (avec Kerouac, Burroughs, Gingsberg). Corso n'a écrit qu'un seul roman, The American Express, une sorte de farce bizarre où le narrateur attend des chèques qui n'arrivent pas, et quelques poèmes dont tout le monde se contrefout. Son plus célèbre reste "BOMB", un poème calligraphique en forme de champignon nucléaire qu'il balada ensuite sur les scènes de plusieurs festivals anti-nucléaires, comme celui qui est filmé ici à Rocky Flats, à Denver dans le Colorado. "BOMB" est un poème excellent dont voici la flèche ou le pied du champignon. Yes Yes into our midst a bomb will fall Flowers will leap in joy their roots aching Fields will kneel proud beneath the halleluyahs of the wind Pinkbombs will blossom Elkbombs will perk their ears Ah many a bomb that day will awe the bird a gentle look Yet not enough to say a bomb will fall or even contend celestial fire goes out Know that the earth will madonna the Bomb that in the hearts of men to come more bombs will be born magisterial bombs wrapped in hermine all beautiful and they'll sit plunk on earth's grumpy empires fierce with moustaches of gold Ce qui est fascinant chez Corso, par delà ce qu'il écrit, c'est évidemment sa vie. Enfant de deux immigrés italiens, Corso est très vite abandonné par sa mère (qu'il croit retournée en Italie) et délaissé par son père. Livré à lui-même dans Little Italy, il continue d'aller à l'école pendant quelques années alors qu'il vit dans la rue. Il finit arrêté et commence une carrière de petit délinquant qui, de fil en aiguille, le conduit à 14 ans à la prison de Clinton, célèbre pour ses exécutions capitales (chaise électrique) et pour la férocité de ses pensionnaires. A cause de (ou grâce à) son âge et son joli minois, Corso devient le chouchou des prisonniers. Il occupe par hasard la cellule dans laquelle était détenu, quelques mois avant lui, Lucky Luciano et s'acoquine avec quelques gros poissons de la Mafia. Pendant son séjour, Corso dévore la librairie de la prison (enrichie par une donation de ce même Luciano) et se met en tête de devenir poète. Libéré à 19 ans, il retourne à New York où il fait la connaissance de Gingsberg qui en tombe amoureux (sans suites réelles puisque Gingsberg se mettra à la colle ensuite avec Orlovsky) au Pony Stable Bar, un club lesbien où Corso s'est fait "adopter" par les filles et est hébergé comme artiste en résidence. Il intègre peu à peu la joyeuse bande de la Beat Generation etc. Le plus spectaculaire est que Corso retrouvera sa mère dans les dernières années de sa vie. Alors qu'il croyait celle-ci retournée en Italie, comme le lui avait dit son père, sa mère n'avait jamais quitté le New Jersey. Les retrouvailles sont évidemment émouvantes. Corso apprend que sa mère a dû l'abandonner après avoir été elle-même violée et brutalisée par son père devenu fou. Mère et fils développent une relation très intense jusqu'à leurs morts respectives. Le "chaînon manquant" (ce manque de la mère) qui avait déterminé plus ou moins toute sa vie et une bonne partie de son oeuvre, était retrouvé. Corso passera ses dernières années (il meurt en 2001) à essayer de lutter contre la marketisation outrancière du mouvement Beat. Ce qui frappe dans "Bomb" (1958), c'est bien entendu l'intensité de la prestation de Corso, un homme déterminé et presque illuminé (très catholique). L'oeil est habité par le texte et le texte... par l'oeil. Il faut apprécier le contraste de la violence verbale et la passivité idiote des post-hippies. Pour l'anecdote toujours, il faut savoir que le poème anti-nucléaire était parfois perçu très mal lors des rassemblements, tout simplement parce que Corso avait réussi à suggérer par la voix, l'impact d'une bombe et qu'il dégageait, comme on peut le voir ici, une sorte d'énergie barbare peu compatible avec l'idéologie Peace & Love. Le texte du poème lui-même est ambigu entre répulsion et fascination pour les dégâts nucléaires. Commentaires
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